22.3.11

LIGNES ET FLUX DANS L'ARCHITECTURE DE ZAHA HADID



Une ligne apparait. Elle file. Une seconde arrive, puis s’en suit une multitude. Toutes se déplacent, se suivent, se croisent, se séparent puis se rejoignent. Elles finissent par créer un espace. De nombreux projets de Zaha Hadid sont présentés par un rendu filaire en mouvement. Longtemps étudié, cet élément graphique de base à une importance primordiale dans le travail de l’architecte.

Quels sont les enjeux des différentes lignes directrices et des flux que met en place Zaha Hadid dans ses réalisations ? Nous questionnerons dans un premier temps le ressenti direct d’un spectateur de telles architectures, puis nous nous intéresserons à la manière dont l’architecte peut influer sur le visiteur, s’adapter à chaque situation, et enfin nous interrogerons les effets des croisements de flux.


  1. La force d’une architecture sculpturale.
Parmi les architectes contemporains, Zaha Hadid s’impose comme une des actrices principales de la scène internationale. La grande médiatisation qu’elle attire ne rend pas toujours compte de l’intégralité de son oeuvre et pourrait laisser croire que le travail de cette architecte se limite à un aspect formel. 



Zaha Hadid et Patrik Schumacher, Homage à Andrea di Pietro dalla Gondola
Une architecture de Zaha Hadid, c’est une sculpture. L’architecte revendique son appartenance au mouvement déconstructiviste. Les volumes sont tendus, les lignes tracent des perspectives spectaculaires, les matériaux sont amenés aux limites de leurs performances techniques, et la réalité architecturale du bâti est masquée. Ainsi, le réflexe du visiteur qui entre dans le bâtiment consiste à contempler l’espace comme une sculpture. L’architecte enjolive cet aspect en théâtralisant son édifice.

Prenons l’exemple du pavillon mobile art créé pour Chanel en 2008. La construction apparait comme une émergence du sol vers laquelle toutes les lignes au sol convergent. Il en est de même avec la majorité des parkings que met en place l’architecte dans ses projets. Chaque ligne au sol est orientée de telle manière qu’elle suive le flux des véhicules qui viennent et qui partent.


Pavillon Mobile Art pour Chanel, 2008

De cette manière, Zaha Hadid transforme les alignements systématiques d’un parking rationnel en lignes dont la perspective magnifie l’architecture.

Comme toute sculpture, les architectures de Zaha Hadid sont expressives. Lorsqu’elle parle de la caserne de pompier de Weil-am-Rhein réalisée de 1990 à 1994 pour l’usine Vitra, l’architecte justifie les arrêtes tranchantes et les angles très aigus en affirmant que ces lignes évoquent l’état d’alerte permanent des pompiers. Par l’aspect sculptural et artistique, l’architecture permet donc d’informer, de signaler la fonction qu’occupe le bâtiment. Ces informations, ancrées dans l’espace, vont permettre d’influencer le public qui parcourt l’architecture.


Caserne de pompier de Weil-am-Rhein             Musée Juif de Berlin

  1. Une architecture qui dirige le visiteur
« La ligne est une force » disait Henry Van de Velde. En effet, lorsque l’oeil d’un observateur rencontre une ligne, son regard tend à suivre sa direction. Plus la ligne est prolongée, et plus cette force est grande. Le travail de Zaha Hadid se caractérise par un refus de l’orthogonalité au profit d’angles prononcés ou de courbes et contrecourbes. En multipliant ces lignes, elle dynamise son architecture et crée des espaces en perpétuel mouvement.
L’architecte peut ainsi suggérer des trajets fluides par de longues continuités de lignes ou induire des directions en mettant en place des perspectives exacerbées. L’architecte guide les passants de la rue, comme à Cincinnati, lorsqu’elle crée le Lois & Richard Rosenthal Center For Contemporary Art, de 1997 à 2003. Par un procédé qu’elle nomme The Urban Carpet, elle conduit les visiteurs qui passent devant le musée jusqu’aux escaliers qui mènent à l’étage, par une pente douce à peine perceptible qui prolonge le trottoir à l’intérieur du bâtiment.
L’absence de rupture dans la ligne, la suppression de la frontière intérieur/extérieur et la continuité permettent une démarche naturelle et intuitive qui attire les visiteurs, les invite, les guide. Ces forces peuvent donc être visuelles ou physiques. En matérialisant les flux, Zaha Hadid parvient à influencer les usages et les circulations à l’intérieur de ses espaces. Les lignes qu’elle utilise permettent en quelque sorte à l’architecture de jouer le rôle de sa propre signalétique.


Lois & Richard Rosenthal Center For Contemporary Art , Cincinatti

  1. Un fonctionnalisme adapté à chaque situation.
L’un des types de lignes récurrent dans le travail de Zaha Hadid ressemble au graphisme que l’on trouve derrière les circuits imprimés électroniques. Leur utilisation n’est pas innocente et permette l’optimisation des flux. En effet, en électronique, les circuits imprimés doivent relier les différents éléments qui sont greffés dessus de manière logique afin que les flux d’informations électriques empruntent le trajet le plus efficace possible. 


Scénographie exposition Zurich, 2010



Zaha Hadid ayant étudié les mathématiques avant l’architecture, on peut lire son travail comme étant le fruit de la rencontre des deux disciplines dans un souci d’optimisation des flux.
Il est difficile de parler de Zaha Hadid sans évoquer Rem Koolhaas. En effet, avant d’ouvrir sa propre agence et de réaliser ses projets, Zaha Hadid a théorisé l’architecture pendant près de 25 ans en partenariat avec le célèbre architecte néerlandais. Cette collaboration reste visible par le fonctionnalisme qui caractérise le travail des deux architectes : c’est le besoin et l’usage qui dessinent l’espace. Zaha Hadid va utiliser des lignes libres pour s’adapter à chaque besoin et à chaque contrainte du site qu’elle utilise. A Wolfsburg, entre 2000 et 2005, elle crée Phaeno, un musée de vulgarisation scientifique. Chaque fonction du musée nait d’une émergence du sol, créant différents cônes sur le site. L’ensemble de ces volumes surélèvent un vaste plateau d’exposition. L’architecte a donc abordé le projet en organisant les différents usages du musée de manière autonome, puis ce sont les différentes connections et les flux verticaux qui ont déterminés l’intégrité du bâtiment. 


Bibliothèque de Seattle, Rem Koolhaas

  1. Un réseau de convergences
« Phaeno est une masse urbaine poreuse. Décollé du sol, le bâtiment cadre des vues vers l’usine ou vers la ville, et laisse passer les flux de piétons. Il devient un carrefour au lieu d’être une barrière. […]», commente Richard Copans lorsqu’il analyse le musée en question. 


Musée Phaeno, Wolfsburg



L’espace sous-jacent à l’édifice abrite à la fois les flux internes au bâtiment, c'est-à-dire le passage des visiteurs d’un pôle fonctionnel à un autre, mais aussi les différents flux urbains dus à la position du musée, entre le centre et la périphérie. Phaeno est alors un centre de convergences circulatoires mais aussi sociales. Les gens se rencontrent, partagent, échangent, organisent des évènements et construisent des relations sociales. Cet espace, né d’une nécessité de circulation et offert au public, est pourtant une part primordiale du musée, peut être même le coeur du projet. En effet, la culture est générée par le partage d’idées, et c’est en favorisant les échanges sociaux que Zaha Hadid crée un véritable espace culturel. Elle efface les frontières entre espace public et espace culturel.
On  peut retrouver cette idée de convergence sociale dans d’autres réalisations de l’architecte. Le bâtiment central de l’usine BMW à Leipzig à été conçu de 2001 à 2005. C’est sans doute l’un des projets les plus intéressants de Zaha Hadid en termes de gestion de flux. A l’origine, trois bâtiments indépendants constituaient l’usine. L’édifice que vient ajouter l’architecte relie les trois ailes, abrite la chaine de production des voitures qui cheminent d’une zone à l’autre et permet la circulation des employés et des visiteurs.

« Le mélange des fonctions permet d’éviter la ségrégation traditionnelle des différents statuts […].»

C’est donc un véritable point névralgique de l’ensemble du complexe que Zaha Hadid met en place : elle crée des convergences entre les membres de l’entreprise, les visiteurs et le produit.
Ce lien est renforcé par la lisibilité des flux et par la multiplication des ouvertures et des liaisons entre les étages qui permet à toutes les personnes traversant le bâtiment de voir et d’être vu.



Conclusion

Ainsi, les lignes dans l’espace sont des forces qui se ressentent et peuvent se révéler être un outil efficace pour l’architecte. Maitrisant les lignes et les flux, Zaha Hadid optimise les déplacements, adapte librement ses espaces aux besoins du projet, et crée des convergences socialisantes et valorisantes pour l’architecture et son contenu.

Globalement épurée, tendue et très graphique, l’architecture de Zaha Hadid manipule
le regard et les usages de ses occupants. Un constat qui nous invite à nous questionner sur
l’influence que peut avoir l’espace dans notre quotidien.


Cédric Mafat 3ème année

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